Margot la fileuse

La brave Margot est en effet un personnage populaire, notre géante locale, qui rend hommage aux ouvrières textiles de notre ville et contribue à la valorisation de son passé.
Selon la légende, c'est elle qui, au XIIème siècle, recueillit Maurice-le-chasseur, abandonné nouveau-né sous un banc de l'église…


Vous savez certainement qu'existait à Loos une abbaye devenue prison à la suite de la Révolution française de 1789. En effet, les révolutionnaires voulant instaurer la République, chassèrent les moines qui se trouvaient dans cette abbaye, conscients qu'auparavant le Clergé constituait l'une des principales forces dirigeantes du pays. Cette abbaye fut fondée en 1147 par Saint Bernard venu exprès à Loos, sur la demande du comte de Flandres, afin de déterminer l'emplacement propice à sa construction. 

A l'époque, Loos était un hameau où se rassemblaient quelques masures. Celles-ci, construites grossièrement, étaient constituées d'une pièce où se réunissait la famille et d'une chambre. Au premier étage, se trouvait bien souvent le grenier. Venant de Lille, pour parvenir à ce hameau, il suffisait en sortant par la porte de Béthune, d’emprunter un sentier que l'on trouvait, sur sa droite. Ce chemin, bordé d'aubépines et de saules, était appelé le chemin de Beaufremez. Par ce chemin, on arrivait à une fontaine appelée autrefois la Fontaine-du -Saule. Ce hameau situé non loin de la Deûle, qu'on appellera plus tard Loos, était entouré d'une immense forêt appelée la forêt "Sans Merci". En effet, elle abritait non seulement des animaux sauvages, tels que loups, renards, lapins de garenne, oiseaux de proie, mais aussi beaucoup de brigands. Nous étions au Moyen Age. C'est d'ailleurs dans cette forêt "Sans Merci" que se construisit l'histoire et légende de Phinaert et Lydéric. C'est aussi dans cette forêt que chassait un jeune paysan de l'époque, un jeune homme nommé Maurice, appelé communément Maurice-le-chasseur.


Qui était ce Maurice et d'où venait-il?
Dans l'une des masures de ce hameau habitait Margot-la-fileuse qui avait été mariée à Odon-­le-Courtois. De cette union naquit une fille prénommée Odette en souvenir de son père Odon. Celui-ci mourut lors d'une croisade en Palestine au pied des murs d'Antioche. Margot-la-fileuse devenue veuve, vécut maritalement avec Compère Guillaume et avec sa fille Odette. Celle-ci se maria avec un certain Maurice et donna naissance à une petite fille : Margotine. On procéda alors au baptême de Margotine dans l'église du village, la marraine étant la grand-mère, Margot-la-fileuse, et le parrain, compère Guillaume. Au cours de la cérémonie, ils entendirent un vagissement et découvrirent sous un banc, près des fonds baptismaux, un nouveau-né. Le curé, le père Landry, s'en émut et souhaita que l'on procédât en même temps au baptême de ce bébé abandonné dans l'église. Margot-la-fileuse et Guillaume, marraine et parrain de Margotine, devinrent aussi marraine et parrain du nouveau né, un petit garçon. Mais il fallait lui trouver un prénom et le père de Margotine, le gendre de Margot-la-fileuse, qui s'appelait Maurice, dit au prêtre, "donnez-lui mon prénom" et c'est ainsi que Nouveau-né se prénomma Maurice. Les parents de Margotine prirent en charge le bébé et devinrent ses parents adoptifs. Lorsqu'ils le démaillotèrent, ils découvrirent dans ses langes des écus d'or et autour de son cou, une chaîne à laquelle était accrochée la moitié d'une médaille également e or. Ces découvertes faisaient penser que l'enfant était issu d'une très riche famille. Mais le secret fut bien gardé par tous les témoins du baptême. 

Le petit Maurice fut élevé en même temps que Margotine, comme frère et soeur. Hélas, les parents adoptifs, Odette et son mari, ainsi que Guillaume, le compagnon de Margot-la-­fileuse, fileuse, moururent d'une maladie pestilentielle appelée "le mal des, ardents"; Margotine et Maurice devinrent orphelins. Et c'est Margot-la-fileuse qui les recueillit et qui devint à son tour la mère adoptive du jeune Maurice tout en restant la grand-mère de Margotine. Maurice et Margotine grandissant, s'aperçurent qu'ils étaient amoureux l'un de l'autre mais ils ne pouvaient pas vivre cet amour puisqu'ils se croyaient frère et sœur. Maurice alla trouver le curé, le père Landry, qui l'avait baptisé, et celui-ci lui révéla la vérité. Maurice remit autour de son cou la médaille de sa naissance et nos deux jeunes gens se fiancèrent. Margotine était devenue une très belle jeune fille. Le père Landry, qui l'avait aussi baptisée, la surnomma "Fleur-des-Bois" Maurice continuait à chasser dans la forêt "Sans Merci" quand un jour éclata un violent orage. Maurice-le-Chasseur se réfugia sous un chêne. Mais une main inconnue le poussa et le propulsa sous un buisson situé plus loin. A ce moment-là, la foudre tomba sur le chêne qu'il venait de quitter et le fendit par la moitié. Quelle ne fut pas sa surprise, lorsqu'après l'horrible fracas qui avait accompagné le tonnerre, il aperçut, dans la partie du chêne foudroyé, une petite statue de la Vierge environnée d'une brillante auréole. Il entendit une voix qui lui dit :" Je suis la Vierge et je voudrais qu'on me donne le nom de Notre Dame de Grâce " . Maurice emporta cette statuette chez lui.

Peu de temps après, le mariage entre les deux jeunes gens fut décidé, mais voilà que " Fleur-des-Bois " tombe gravement malade, au grand désespoir de sa grand-mère Margot-la-fileuse et de son fiancé, le jeune Maurice. Elle se mourait. Maurice, fou de douleur, tomba à genoux et joignant les mains, jura que si sa fiancée guérissait, il irait en pèlerinage sur les Lieux Saints, en Palestine, prier devant le tombeau du Christ. Et "Fleur-des-Bois" guérit comme par miracle. Tenant sa promesse, avant même de se marier, Maurice partit en pèlerinage malgré le désespoir de sa seconde mère adoptive, promettant à sa fiancée en pleurs de revenir le plus tôt possible pour l'épouser."Fleur-des-Bois" et Margot-la-fileuse se renfermèrent dans leur chaumière en attendant le retour du pèlerin. Margot qui vieillissait n'avait plus le goût de filer le chanvre ou le lin. Elle tomba malade, devint presqu'aveugle à force de pleurer et devint sourde. Sa petite fille se mit elle aussi à filer en empruntant la quenouille de sa grand-mère et de temps en temps allait chercher de l'eau à la Fontaine-du-Saule où il lui arrivait de rencontrer le curé, le père Landry.

Un jour, le père Landry vint leur rendre visite comme il le faisait d'habitude, mais ce jour-là, il était accompagné d'un noble personnage, ancien page du comte Robert II, le baron de Vaucelles. Voyant pour la première fois "Fleur-des-Bois", celui-ci en tomba éperdument amoureux. Mais la jeune fille le repoussa à plusieurs reprises elle attendait son Maurice. Le père Landry, qui était un peu devin, avait prédit à "Fleur-des-Bois" que son fiancé était sur le chemin du retour et elle l'attendait avec impatience.
Effectivement, deux ou trois jours après, un pèlerin arrivant au hameau, se dirigea vers la chaumière de sa mère adoptive où logeait aussi sa fiancée. Cachant son visage sous sa pèlerine, il se fit passer pour un compagnon de Maurice. En réalité, il s'agissait de Maurice lui-même, et comme il avait contracté la lèpre en Palestine, il ne voulait pas dévoiler à sa fiancée l'état lamentable et horrible dans lequel il se trouvait. Il voulait ainsi savoir si sa fiancée l'aimait toujours. Mais "Fleur-des­-Bois" finit par le reconnaître et découvrit en son fiancé un lépreux misérable. Elle ne le rejeta pas, au contraire, elle le cacha dans une grotte de la forêt car un lépreux ne pouvait circuler librement, il était aussitôt enfermé dans une ladrerie ou maladrerie qu'on appelle aussi un lazaret. Tous les jours, "Fleur-des-­Bois" allait en cachette apporter de la nourriture à son fiancé, à l'insu de sa grand-mère qui ignorait la présence de Maurice, non loin de chez elle. Seule "Fleur-des-Bois" était dans le secret.
 
A cette époque, le comte de Flandre, Thierry d'Alsace, était marié à Sybille d'Anjou, la fille du roi de Palestine. Et Thierry d'Alsace avait beaucoup de choses à se faire pardonner auprès de l'Eglise. Son épouse était en outre une personne très chrétienne et très dévote. Il pria alors Saint Bernard de venir à Lille pour y fonder une abbaye. Le comte de Flandre connaissait bien le père Landry qui habitait dans le hameau de Margot-la-fileuse et c'est sur les conseils de celui-ci que Saint Bernard choisit de construire une abbaye dans ledit hameau. Accompagnés de Sybille d'Anjou, la comtesse de Flandre, le père Landry et Saint Bernard visitèrent les lieux. Ce fut pour le village un événement considérable et tous les habitants allaient au-devant du Saint en criant : "Laus ! Laus !" mot latin signifiant "Louange ! Louange !". Et c'est de ces incantations "Laus ! Laus !" que vient probablement le mot "Loos". C'est d'ailleurs à partir de cette date, en 1147, que le hameau fut appelé Laus qu'on transforma plus tard en Loos.
 
Au cours de leur périple dans le hameau au bord de la Haute-Deûle, le père Landry raconta au Saint et à la comtesse le fameux épisode de l'orage et de la découverte par le jeune Maurice de la statue de la Vierge. Sur la demande expresse du Saint et de la comtesse, ils se rendirent dans la masure de Margot-la-­fileuse pour prier devant cette statue. Margot-la-fileuse accablée par la maladie et le chagrin était couchée. Elle ne voyait presque plus et demanda au père Landry qui était venu la voir dans sa maison. "Fleur-des-Bois" n'était pas là. Apprenant qu'il s'agissait de Saint Bernard, la pauvre Margot se jeta à ses pieds et par l'imposition de ses mains sur la malheureuse, elle fut miraculeusement guérie. Elle voyait bien clair maintenant et elle entendait bien.
 
Bien qu'absente de la masure, "Fleur-des-­Bois" apprit ce qu'il était advenu et traîna son fiancé lépreux sur le passage du Saint ; elle et Maurice se jetèrent à ses pieds le suppliant de secourir Maurice. Et celui-ci fut à son tour miraculeusement guéri. Ces deux miracles, coup sur coup, firent grand bruit. Mais quelqu'un regrettait amèrement la guérison de Maurice. Il espérait qu'il mourrait bientôt et qu'ainsi il pourrait réussir à épouser "Fleur- des-Bois". Il s'agit, vous vous en doutez, d'Hugues d'Oisy, le baron de Vaucelles. Ce dernier décida donc de le tuer et il prépara un guet-apens dans la forêt. La nuit venue, il se cacha sous un buisson et il attendit les deux jeunes gens, qui allaient bientôt se marier. A peine passèrent-ils devant lui que le comte armé d'une dague se jeta sur Maurice, mais celui-ci, prompt comme l'éclair, fit un écart, et tout en protégeant sa fiancée, muni d'un gros gourdin, assomma le comte. Il ne connaissait pas du tout le personnage qui l'avait assailli. Sur ce, arriva la père Landry qui rejoignait son ermitage et vit ce qui se passait. Il reconnut le baron et crut que ce dernier était mort. Il craignait que Maurice soit condamné comme meurtrier. Ils essayèrent de réanimer le comte et pour cela Maurice défit son col de chemise pour l'aider à respirer. Il vit alors que le comte portait autour du cou l'autre moitié de la médaille. Le comte de Vaucelles se réveilla de son étourdissement et les deux hommes tombèrent dans les bras, l'un de l'autre. Maurice avait retrouvé son vrai père et le baron de Vaucelles avait retrouvé son fils naturel.

Maurice avait été conçu à l'occasion d'une aventure qu'avait vécue le comte avec une demoiselle d'honneur de la comtesse de Flandre, et cette jeune femme s'appelait la demoiselle de Duremont. Leur liaison fit scandale et ils furent séparés de force. Durant de longues années, on ne revit plus les deux jeunes gens à la cour de Flandre et la jeune femme en épousa un autre. Au moment de la naissance de Maurice, sa mère le confia à une nourrice qui devait le déposer dans l'église du village. La nourrice coupa en deux la médaille que portait le bébé et remit l'autre moitié au comte de Vaucelles, plusieurs jours après l'abandon du bébé. Le comte qui était fort amoureux de la demoiselle d'honneur de la comtesse de Flandre, connut des moments pénibles de désespoir ayant perdu la femme qu'il aimait et le fils dont il était le père naturel et qu'il recherchait depuis si longtemps.

Le mariage entre Maurice et "Fleur-des-Bois" eut enfin lieu et le baron de Vaucelles qui se faisait vieux, passa le titre de baron de Vaucelles à Maurice-le-chasseur. "Fleur-des-Bois" devint baronne. Les nouveaux seigneurs de Vaucelles eurent un fils prénommé Hugues en souvenir de son grand-père. Toute la famille, y compris la grand-mère, Margot-la­-fileuse, quitta Loos pour aller s'installer dans le château de Vaucelles situé près de Cambrai.

Mais avant de continuer, il nous faut revenir un peu en arrière pour reparler de l'abbaye de Loos. En effet, après les miracles accomplis par Saint Bernard, on construisit l'abbaye et dès qu'elle fut terminée, elle fut inaugurée par le Saint. Ce fut un événement important auquel assistèrent les plus hauts dignitaires de la région, le comte et la comtesse de Flandre, les évêques de Bruges et de Lille. Une foule considérable suivit la messe à l'issue de laquelle Saint Bernard prit la parole devant tout ce monde réuni. Il fit état que le tombeau du Christ situé à Jérusalem, était gardé par des chrétiens, qui étaient sur le point de succomber aux attaques continuelles des infidèles. Il exhorta le peuple à partir en croisade pour sauver et défendre les lieux saints.

Revenons maintenant à Vaucelles où s'étaient installés Maurice, le nouveau baron de Vaucelles, "Fleur-des-Bois", leur fils Hugues, la grand-mère Margot-la-fileuse et le grand-­père Hugues d'Oisy, ancien baron de Vaucelles. Ils menaient là une existence très heureuse. De temps en temps, le père Landry venait leur rendre visite. Mais quelque chose tourmentait Maurice. Dans tout le pays, on parlait du prochain départ d'une nouvelle croisade, et malgré les objections de toute la famille, il décida de repartir sur les lieux saints afin de remercier Dieu des miracles qui consacrèrent sa guérison et celle de sa mère adoptive. Et le voilà donc reparti en croisade laissant là tous les autres membres de la famille parmi lesquels son tout jeune fils, le petit Hugues.

Mais, pendant son absence, des événements survinrent à Vaucelles. Le vieux baron, Hugues d'Oisy, meurt de vieillesse. Restent les deux femmes, "Fleur-des-Bois", sa grand­mère Margot-la-fileuse et le petit Hugues. Les deux femmes désespèrent de voir revenir Maurice. En effet, elles apprennent que beaucoup de croisés sont massacrés et meurent en Palestine. Un jour, elles se trouvaient dans le jardin du château devisant avec la nourrice du petit Hugues. Celui-ci, tout en s'amusant, s'était approché du bassin. Et pendant que les trois femmes bavardaient, le petit Hugues tomba dans l'eau et se noya. Tout à coup, elles se rendirent compte qu'elles ne voyaient plus le petit garçon. Trop tard, on retira le petit cadavre de l'eau. Margot-la­-fileuse, folle de désespoir, eut une crise d'apoplexie et décéda à son tour devant le cadavre de son arrière-petit-fils. Malgré la présence du père Landry, la baronne de Vaucelles, ayant perdu son fils et sa mère, persuadée que son mari était mort en croisade, se laissa dépérir de chagrin et mourut à son tour.

Quelques mois plus tard, Maurice revient de croisade. Il se précipite vers le château de Vaucelles et constate que tout est abandonné. Dans l'allée du château, il rencontre un vieillard. Il s'agit du père Landry. Celui-ci lui raconte la triste fin du petit Hugues, son fils, de sa femme "Fleur-des-Bois" et de sa mère adoptive. Fou de douleur, Maurice revient à Loos et se réfugie dans l'abbaye où il devient moine. Et, c'est là, sous les habits d'un moine que Maurice-le-chasseur, devenu baron de Vaucelles, acheva sa vie".

Condensé rédigé à partir des
"Chroniques Flamandes" du XII"1Psiècle
d'Alphonse Cordier (1850).
extrait du journal d'informations municipales de la ville de Loos
LOOS 2003, n° 85, septembre 2003