Le reuze de dunkerque

C'est en 1550 que le Reuze de Dunkerque aurait fait sa première apparition. Son nom vient du flamand reus, signifiant géant. Nul ne sait exactement qui représente le géant d'osier d'alors, et deux légendes coexistent à ce sujet.
D'après la première, qui prévaut actuellement, le Reuze serait la représentation d'Allowyn - ou Hallewyn - chef militaire originaire de Scandinavie. Allowyn et ses guerriers, chargés d'envahir la Flandre, furent qualifiés de reus à cause de leur stature imposante. Débarquant dans les dunes à proximité de l'Eglise fondée par Saint-Eloi, Allowyn se blessa en tombant sur son épée. Saint-Eloi le recueillit alors, le soigna et la baptisa. Allowyn décida de finir ses jours à Dunkerque, qu'il défendit dès lors, et épousa une enfant du pays. Ce serait en son honneur que les dunkerquois auraient érigé, vers le milieu du XVI ème siècle, un géant d'osier.
La seconde légende, plus méconnue (peut être parce que moins poétique) fait remonter la naissance du géant à un conflit opposant au moyen âge les Kerles, paysans flamands occupant le Westhoeck depuis le IVème siècle, aux Reuzes, leurs seigneurs. Il finirent par obtenir une keure - une charte - leur octroyant la liberté. Ils fêtèrent cette victoire contre les puissants Reuzes en construisant des géants d'osiers à leur effigie, destinés à les tourner en dérision lors de processions. Quoi qu'il en soit, le géant dunkerquois était peut-être à l'origine construit pour être brûlé lors de la fête flamande de la Saint-Jean, fête du solstice d'été marquée par de grands feux.
Reuze Papa fut en effet longtemps associé aux processions religieuses de la Saint-Jean-Baptiste, et plus précisément aux manifestations populaires qui suivaient le défilé religieux, même si aucun document officiel ne l'atteste. Il est vrai que la présence de ce géant aurait pu paraître vulgaire, voire profane, aux historiens de l'époque. Ce n'est qu'en 1694 que fut imprimé un placard évoquant la procession de la Saint-Jean et mentionnant la présence de la "nouvelle machine d'un géant" précédée par . "l'ancien géant", preuve que la tradition n'est pas nouvelle. Le nouveau géant (baptisé Titenka) et son ancêtre (le Reuze) défileront ensemble jusqu'à la révolution, qui marquera la d'isparition du géant Titenka.
A partir de cette époque, de nombreux documents permettent de suivre la carrière du Géant dunkerquois ainsi que de sa famille, puisqu'un manuscrit de 1750 évoque "une géante (.) dite la Gentille et quatre petits Mens [homme en flamand] servant de pages à la Reuzenne". Le nom de Gentille viendrait de celui de Jeanty, ingénieur maritime dont l'épouse fut marraine de la géante. Un témoignage de 1757 évoque la présence, aux côtés du "géant Reuze", de "la géante gentille que l'on dit sa fille" et "d'un tambour-major, de quatre joueurs de cornemuse, d'un fifre et de tambours". Les musiciens qui accompagnent le géant interprètent notamment le Reuzelied (chant du Reuze). De grands défilés sont organisés en 1762 pour fêter le centenaire du rattachement de Dunkerque à la France et en 1774 à l'occasion de la venue du comte d'Artois, futur Charles X,cloturant celui-ci le colosse de Dunkerque mesurant 8m50 est portée par douze hommes (des portefaix).
La Révolution Française est à l'origine de temps difficiles pour Reuze Papa, considéré comme un symbole du "fanatisme religieux". Tour à tour vêtu du chapeau des Représentants de la Nation, de la carmagnole et du bonnet phrygien, le conseil de la commune décide, en 1792, de vendre à des particuliers les têtes de Reuze et de sa compagne Dame Gentille.Dunkerque n'a plus de géant au grand dam des Dunkerquois. Reuze Papa ne renaîtra qu'en 1802, à l'initiative du maire qui n'obtiendra cependant pas l'autorisation de le sortir du Beffroi où il est remisé.
Il faudra attendre le 28 mars 1840 pour voir le Reuze renaître de ces cendres et danser de nouveau dans les rues à l'occasion d'une grande fête de bienffaisance organisé au profie des familles de marins disparus en Islande l'année précedente.Alors que le premier avait l'apparence d'un lancier espagnol, le second ressemble davantage à un romain, qui a troqué une veste bleue à galons or et le chapeau à plumes pour une cuirasse impressionnante, un casque romain et une lance. Il retrouve alors ses lettres de noblesse et participe régulierement aux cortéges du Dimanche-gras et de la mi-carême, toujours accompagné de musiciens qui sont des enfants. Pour accentuer la démesure, le tambour-major est choisi parmis les adultes ne dépassant pas le métre cinquante ou parmis les enfants.
En 1848, il est présent à l'inauguration du chemin de fer Dunkerque-Lille qui attire à Dunkerque, le 4 septembre, plus de 12000 personnes. Gayant et sa famille y étant également présents, c'est l'occasion pour le Reuze, veuf depuis la 1792, de demander la main de Fillion,fille de Gayant par l'entremise du conseil municipal. Elle lui est refusée pour cause de différence d'âge. Vexé,Reuze boudera Gayant pendant plus de 40 ans. Malgré cet incident diplomatique, ce défilé est l'occasion d'une fête comme seuls les dunkerquois savent en faire puisque le rapport de l'Assemblée Nationale relève que "toute la ville se livra à une joie dont il serait difficile de retrouver les élans et l'enthousiasme dans nos grandes villes blasées".
La kermesse du 24 juin 1886 sonne la dernière heure du reuze porté. C'est le début d'une série de grands voyages pour notre géant : il est à Bruxelles en 1890, à l'occasion de la fête de l'indépendance belge, à Lille en 1892, à Gand en 1896. Il y convoite une géante flamande, dont la généalogie remonterait au XIVème siècle, qui accepte de le prendre pour époux. Le mariage est célébré avec fastes, on construit même à Reuze Papa une Reuzinne et un Kindje. La Reuzinne est également appelée Mietje-Gentille (Miejte est le diminutif de Marietje et Gentille renvoie au prénom de la première géante). Le kindje se nomme Piet'je, diminutif de Piet, Pierre en Flamand. On le dotera plus tard (probablement lorsque l'on décidera de donner à Piet'je une forme adulte) d'un petit frère, Bout'je, qui doit son prénom au diminutif dunkerquois couramment utilisé pour désigner un jeune enfant.
Au début du XX ème siècle, les fils électriques qui quadrillent la ville pour alimenter le tramway décapitent à plusieurs reprises le Reuze, qui est bientôt contraint à l'immobilité. Le Dunkerquois Charles Matha tente de sensibiliser ses concitoyens au sort du géant en écrivant en 1906 La Complainte du Reuze. La posture du géant a en effet bien changé et n'a plus rien de celle d'un glorieux guerrier : on l'assied pour lui permettre de passer sous les fils électriques et on lui place son kindje dans les bras.
En 1910, il se rend, à Valenciennes, à un colossal rassemblement de géants. Il ne supporta visiblement pas ce voyage, puisqu'en 1913 on en arrive à la triste situation évoquée plus haut. 1924 est l'année de la renaissance pour Reuze Papa : après avoir été endommagé pendant la guerre, il est rénové, doté d'une nouvelle tête, et est équipé d'un système de monte-et-baisse qui lui permet de passer sous les fils du tramway. En 1928 à Cassel, il prend part accompagné d'une Reuzinne et de neuf petits géants, à une procession réalisée en l'honneur du maréchal Foch. Ces neuf petits géants sont ses deux enfants et ses sept gardes : Allowyn, Bambin, Dagobert, Gélon, Goliath, Roland, Samson. Allowyn doit son nom au guerrier scandinave de la légende du Reuze, et Dagobert est le roi de France dont Saint-Eloi fut ministre. Gélon fut roi de Syracuse, et Goliath et Samson sont deux personnages bibliques, l'un connu pour sa taille - c'est le géant que battut David -, l'autre pour sa force. Quand à Bambin, c'est le nom que portait le fils du Reuze d'avant la Révolution.
A l'issue de la Seconde Guerre Mondiale, Reuze Papa fait partie des rares monuments" de Dunkerque à tenir encore debout : dès 1947, il participe au défilé de la mi-carême. Mais les "préposés aux perches" chargés depuis l'instauration du système de monte-et-baisse de lever les fils du tramway au passage du géant ont perdu la main et le Reuze est décapité suite à une erreur de manipulation.
Il est restauré en 1951 par Maurice et Georgette Deschodt d'Hazebrouck, et ce n'est qu'en 1952 que les Dunkerquois purent admirer la nouvelle tête de leur géant. En 1956, ses vêtements bénéficient à leur tour d'un rajeunissement : le Reuze est sa famille sont rhabillés à grands frais. Le géant, drapé de son nouveau costume de romain, remporte cette année-là, à Lille, le prix du plus beau géant français.
En 1962, c'est le tricentenaire du rattachement définitif de Dunkerque à la France : Reuze Papa prend activement part aux festivités, en juin, et défile escorté de nombreux géants flamands et artésiens. Auparavant, il aura de nouveau eu droit à un dépoussiérage. En 1963, le Reuze commet même une petite infidélité envers Dunkerque en participant au carnaval de Bailleuil, Gargantua ayant été endommagé dans un incendie.
Claude Lebouf, maquettiste Coudekerquois à l'origine des travaux de rénovation de 1962, dote en 1967 les gardes et les enfants du Reuze de nouvelles têtes et de nouvelles mains en polyester.
Jusqu'à la fin du XXème siècle, le Reuze et sa famille furent de moins en moins associés aux défilés carnavalesques et aux différentes manifestations dunkerquoises. Reuze Papa ne défilait plus. Le jour de la bande de Dunkerque, on le "posait" place Jean Bart, sans aucun souci de mise en valeur, et beaucoup ignoraient le Géant. A l'occasion de la bande de la Violette, il fut souvent placé à l'entrée du parc Malo, puis devant la mairie. Il fut parfois mystérieusement absent, tout comme aux autres bandes dunkerquoises où sa présence aurait été, après tout, justifiée. Ses gardes et ses enfants, en mauvais état, apparurent tout aussi épisodiquement. Le Reuze ne fut pas non plus représenté lors des fêtes de Lille où, le 20 juin 1999, confluèrent de l'Europe entière plus de deux cents géants venus célébrer le baptême des lillois Lydéric et Phinaert, entièrement reconstruits