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Du vivant de Dagobert il y avait sur les côtes de Flandres une ville aussi fameuse par son origine que renommée pour la richesse de ses habitants et l'excellence de son port. Celui-ci abritait des centaines de galères que leurs matelots menaient trafiquer jusqu'au pays des Angles et des Scots. Cette cité, reine des mers du Nord, c'était Mardyck. De l'Escaut à la Somme, il existait bien quelques bourgades formées de huttes de pêcheurs à demi-sauvages, mais Mardyck jouissait d'une réputation inégalée. Un beau matin, l'homme de vigie vit la mer couverte de barques recourbées d'étrange façon et pleines de guerriers gigantesques et chevelus. Avant même que les habitants ahuris puissent prendre des dispositions de défense, des nuées de pirates hurlants, énormes et farouches envahissaient la ville. Bientôt, les Marins qui n'avaient pas réussi à se réfugier derrière les murs du château gisaient à l'exception des plus jolies filles, que les envahisseurs avaient conservées pour leur commodité, et des mioches, dont ils étaient friands pour leurs repas. Ces guerriers n'étaient autres que les Reuzes, hardis marins habitant les sauvages régions de la Scandinavie dont les chefs se faisaient appeler orgueilleusement "Les Rois de la Mer".
Les pirates se trouvaient bien à leur aise dans les confortables logis des bourgeois de Mardyck. Mais le jour vint où les victuailles furent épuisées, les tonneaux vides, où l'on se régala du dernier des enfants de lait et où l'on se fatigua de revoir sans cesse les mêmes captives. Ils se décidèrent à exploiter le castel, mais les rescapés se battirent désespérément comme des diables. Les Reuzes furent repoussés dans la ville en piteuse déconfiture et envoyèrent chercher du renfort. En attendant, ils se mirent à faire des razzias périodiques dans le pays plat. Or, les endroits les mieux fournis étaient Wattanum (Watten) puis Burg-in-Brock (Bourbourg) et enfin une bourgade prospère, au milieu des dunes, autour d'une église chrétienne, qu'on nommait Dunekercke. Quelques unes de leurs barques partaient donc chaque semaine pour faire la tournée et ramener d'amples provisions de captives belles à voir, d'enfants bons à manger, de boissons et de butin de toute sorte. Le chef de ces expéditions était un guerrier redouté, d'une taille colossale, d'une avidité impitoyable : Allowyn ("prenant tout"). Le nom seul de cet ogre glaçait de terreur les populations de toute la Morinie. Mais un beau matin, Allowyn en débarquant dans les dunes de Dunekercke, s'embarrassa la jambe dans les cordages de son navire et tomba de son bord sur le rivage, mais son glaive lui entra dans les côtes. Le géant ne bougeait plus et les pêcheurs crurent l'heure de la vengeance arrivée et s'élancèrent contre les guerriers atterrés qui s'enfuirent Après quoi les pêcheurs se précipitèrent sur le Reuze Allowyn toujours inanimé sur la plage. Justement Saint-Eloi, qui avait converti à la vrai foi les païens de cet endroit, se trouvait à Dunekercke. En revenant de prendre un bain, il aperçut les pêcheurs affairés. Il s'approcha, les écarta et traça une croix d'un geste de sa main droite puis emmena Allowyn en sa demeure. Les pêcheurs obéirent tant était grande l'influence de Saint-Eloi. Il s'enferma pendant deux semaines avec le Reuze. Un grand miracle s'accomplit dans cette maison. Le seizième jour, Saint-Eloi sortit accompagné de son gigantesque protégé et se rendit à l'église des Dunes. Là, il fit entrer le Reuze dans la piscine baptismale, prit la main de la plus grande et la plus belle des pucelles du pays et lui demanda d'épouser le Reuze Allowyn. Sur le champ, le formidable Allowyn fut baptisé, puis marié, aux acclamations des fidèles. Au sortir de l'église, il rassembla autour de lui ses nouveaux compagnons qui ne pouvaient encore s'empêcher de trembler à son approche. Et il les invita à construire sur l'heure des remparts, des tours et des bâtiments. Inquiets, les Rois des Mers envoyèrent le grand ami d'Allowyn chercher leur compagnon. Le messager fut stupéfait de voir de telles murailles là où il n'y avait que sable et écailles de moules. Les apercevant, Allowyn leur adressa un long discours dans leur langue et sortit donner une longue accolade à son ancien ami, après quoi il remonta sur la muraille où il demeura jusqu'à la chute du jour, debout, les bras croisés, considérant pensif la flottille qui disparaissait au loin. Le Reuze réussit à écarter de Dunekercke, tantôt par ses discours, tantôt par sa force, les fléaux qui désolèrent le reste du pays. C'est ce qui explique comment la ville naissante put se développer et devenir la ville que nous connaissons, tandis que de Mardyck il ne reste plus rien. Allowyn vécut dans son château des Dunes, cent ans, un mois, une semaine, un jour, et une heure exactement. Son dernier jour arrivé, il monta sur une tour avec ses enfants et ses principaux guerriers, resta longtemps assis en silence, les yeux tournés vers le nord, sa longue barbe flottant au vent des mers. Puis il vida une coupe de vin, la lança dans les flots, en même temps qu'il s'affaissa : le Reuze était mort... En ce temps-là, la région ne comptait ni peintre, ni sculpteur, ni fondeur de cuivre, ce qui explique qu'avec des roseaux, des planches, des étoffes et des lames de fer, les habitants construisirent une effigie géante à la mémoire de l'illustre défunt. Ensuite ils ajoutèrent à leur église une haute tour pour loger leur colosse et chaque année, au son du carillon de leur beffroi, une procession venait chercher le géant d'osier pour le promener solennellement à travers la ville.
d'après Hippolyte Verly (Contes flamands), ed Dubar, ferré et Cie, 1922
(extrait de l'ouvrage : Le carnaval Dunkerquois et les géants, catherine TILLIE, ed KIM-DUNKERQUE, 1975
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